Macron et les Gilets jaunes : les grosses ficelles

La précédente chronique (Macron et les Gilets jaunes : les porte-flingues) s’achevait sur une question pendante depuis le 17 novembre : pourquoi les manifestations des GJ étaient-elles inéluctablement pourries par des « casseurs » que Xavier Raufer ( et pas que lui !) affirme être parfaitement neutralisables. Le criminologue en conclut que le gouvernement est soit incompétent soit cynique. L’acte XVIII (16 mars) permet de trancher.

Il fallut attendre la mi-janvier pour que cesse l’omerta sur les méfaits de la police et ce n’est qu’à la mi-mars que s’est estompé le floutage des « casseurs». D’emblée le pouvoir a joué sur l’équivoque manifestants/casseurs pour pouvoir réprimer le mouvement des GJ en tant qu’association de malfaiteurs. Lors de l’acte XVIII, le déchaînement des casseurs poussa nombre de GJ à fuir vers la manif pour le climat qui n’intéressait pas les « casseurs ». D’autres sont restés. Possiblement pour se défouler d’une trop longue patience et/ou profiter de l’effet d’aubaine dont a aussi profité un CRS, filmé avec un butin de maillots du PSG, ou encore ces « braqueurs professionnels » (dixit Alliance police) qui se sont « occupés » de la bijouterie Bulgari. Bref un désordre impressionnant.

La prestation spectaculaire des Black blocs a néanmoins forcé les esprits normalement constitués à quelques réflexions que le site Les observateurs.ch a résumé, en toute neutralité helvétique : « Acte XVIII des Gilets Jaunes : les Antifas ont pris le dessus ». Leur évidente liberté d’action a sauté aux yeux même de ceux qui n’avaient pas encore remarqué qu’il n’y a jamais de « gueules cassées » dans leurs rangs et guère d’arrestations (pas plus d’ailleurs que chez les émeutiers ethniques de Grenoble !). Néanmoins le déni du réel a ses limites. M. Nunez-Belda, auditionné par les sénateurs le 20 mars, admet que les 1500 casseurs (l’équivalent d’un gros bataillon dans l’armée de terre) de l’acte XVIII ne sont pas des anonymes (lui dit Black blocs) [1]. Bien qu’ayant été à la tête de la Direction générale de la sécurité intérieure, il n’en sait guère plus à leur sujet et allégue leur volatilité pour expliquer l’impuissance de l’Etat. Il s’arrange néanmoins pour mouiller les GJ. C’est« planqués » (sic) dans leurs rangs que les casseurs enfilent leur tenue et préparent leurs coups. La veille, devant les députés, la complicité était plus explicite : « Samedi dernier, il n’y avait pas 1500 casseurs mais 10 000 casseurs. L’ensemble des personnes sur la voie publique étaient animées de très mauvaises intentions et l’ont démontré très rapidement ». Là, cet ancien préfet de police à Marseille galèje. Son ministère n’a recensé que 5000 manifestants dont, comme d’habitude, beaucoup de représentants du troisième âge et du sexe faible. Et possiblement quelques fauteuils roulants. Concession partielle à la vérité aussi de la part de M. Castaner. Auditionné le 27 mars par la Commission de lois de l’Assemblée – qui, ironie du sort, enquête actuellement sur la dangerosité de l’ultra-droite – il évoque des « militants d’extrême gauche ». Le péril jaune n’en demeure pas moins car « ils sont rejoints par des GJ radicalisés ». Porteurs de revendications au départ (ils en avaient donc?), ils seraient passés en mode djihad. Il ne dit pas pourquoi. Le réchauffement climatique peut-être…

On voit par là que l’exhibition des « casseurs » a été si voyante (signée d’ailleurs du A cerclé tracé sur la plaque en mémoire du capitaine Jugelé apposée à l’endroit où, en 2017, il fût fusillé par un musulman) qu’il a fallu reconnaître leur rôle spécifique dans le scénario. Des vidéos témoignent du professionnalisme de leur mode opératoire.. Comme celle où, à l’Arc de Triomphe, une vingtaine d’hommes formés en carré, avancent accroupis derrière une banderole (?). Voilà qui, contrairement à ce que raconte M. Nunez-Belda, ne s’improvise pas sur le tas entre gens qui viennent juste de faire connaissance et certainement pas avec des GJ, fussent-ils « radicalisés ». Plus que tout, l’évidence de leur impunité a frappé. Techniquement parlant, dix minutes au moins sont nécessaires pour fracasser une vitrine avec les outils ad-hoc. Un temps qui semble suffisant pour que, au moins à la deuxième vitrine, les forces de l’ordre qui, en d’autres occasions semblent dans une forme olympique, contre-attaquent. Or, au dire des commerçants agressés, l’intervention des policiers a demandé des heures. De quoi intriguer même les journalistes à gages. Celui du JDD n’en revient pas d’avoir vu se répéter  la scène où un groupe d’hommes en noir et cagoulés avec guetteurs en flanc-garde, émerge au milieu des manifestants puis s’en va casser tout ce qui peut se casser (y compris du « flic » dont on se demande pourquoi il se contente de regarder passivement les casseurs déchausser les pavés qu’il va recevoir) et mettre le feu à tout ce qui peut brûler. Et de s’interroger : « qu’a fait la police ? » [2] . De même que ce CRS : « C’est pas croyable ! On dirait qu’on les laisse faire ! C’est quoi l’objectif ? » (rapporté par un journaliste du Figaro). Voilà une question qu’elle est bonne, comme aurait dit feu Georges Marchais !

Le 19 mars, sur France inter, M. Castaner a mangé le morceau, expliquant qu’en décembre il avait « changé cette stratégie qui consistait à tenir [les casseurs] à distance, à bloquer et à les laisser casser sur des rues, des espaces publics ». Il dit avoir donné alors des « instructions pour une plus grande fermeté ». [3]. Pas bien ciblées à l’évidence car la différence n’a guère été sensible avec l’acte XVIII en apothéose. Suite à quoi l’acte XIX fut curieusement à peu près normal. Du moins à Paris. M. le ministre de l’Intérieur s‘en est félicité tenant pour rien les sauvageries gratuites de ses fonctionnaires dont la province eut son compte. A Marseille un homme âgé relevé en état de choc le crâne sanguinolent ; à Bordeaux un essaim se détachant soudain d’un rang de robocops pour foncer dans une foule jusque là sans histoire, arracher un drapeau et se replier, au risque (voulu ?) de provoquer un dangereux mouvement de foule. Le cas n’est pas isolé…La routine, quoi… Quant à la dame de 73 ans grièvement blessée à Nice par la charge d’un policier, M. Macron puis Mme Belloubet ont dit en substance que c’était bien triste mais qu’elle l’avait bien cherché (c’est vrai quoi, les GJ devraient avoir enfin compris qu’il est dangereux de manifester). Les mauvais esprits qui chercheraient une explication plausible à l’accalmie inopinée de l’acte XIX ne manqueront pas de l’attribuer à l’absence des antifas. Ces anarcho-gauchos qu’on n’arrête pas joueraient-ils les supplétifs ? La ficelle est grosse mais pas neuve. Sarkozy l’a déjà utilisée en 2006 [4]. Avoir été de la bande à Zampa et joueur de poker avant d’être ministre de l’Intérieur ne rend pas regardant sur la qualité de la ficelle.

Tant qu’à faire dans le soupçon, le contraste entre l’acte XIX et l’acte XVIII aurait-il servi de feuille de vigne à un nouveau tour de garrot ? Tout s’est passé comme si l’émotion suscitée par l’incendie du Fouquet’s rendait nécessaire la mise en œuvre de l’article de la loi anticasseurs  qui dispose que pour être agréé manifestant, il faut un ausweiss du préfet. En corollaire fichage pour tous ! Il y avait déjà 19 millions de Français fichés selon X avier Raufer. Avec les GJ le fichage est en mode turbo. Le 4 avril le Conseil constitutionnel (saisi par Macron himself !) a paru censurer ledit article mais avec des subtilités prometteuses [5]. On se disait aussi…. Au demeurant, il suffit de jouer sur les mots pour garder le cap. Définitivement le GJ n’est pas un opposant mais un émeutier. D’un genre inédit, observe-t-on, car il ne fait émeute que le samedi et sans fusil. Qu’importe ! « Pour l’avenir, et dès samedi prochain, a promis M. Nunez-Belda le 19 mars  aux députés,  nous partirons du principe (sic) que ces rassemblements (donc pas des manifs) sont des rassemblements d’émeutiers qui ne visent qu’à causer des troubles. Ils seront dispersés immédiatement ». A coup de ces armes dites défensives devenues offensives et bien pire peut-être d’après un témoignage glané sur Facebook [6]. Du même mouvement, le délit de complicité prévu à l’article 121-7 du code pénal, a été revisité par M. Macron en personne. Juste rentré des sports d’hiver, il a « tweeté » (in french gazouillé ). « Ce qui s’est passé aujourd’hui sur les Champs-Elysées ça ne s’appelle plus une manifestation. Ce sont des gens qui veulent détruire la République au risque de tuer. Tous ceux qui sont là se sont rendus complices de cela » Respirer le même gaz lacrymo qu’un casseur vaudra donc dire complicité. Là encore du déjà vu. En URSS lorsqu’une « vipère lubrique » était démasquée, une loi du 8 juin 1934 permettait d’envoyer tout son entourage en Sibérie voir si Staline y était.

Autre innovation, l’armée est appelée à la rescousse, le chef d’état-major de l’armée de terre l’ayant appris comme tout le monde par la presse. Le 22 mars, M. Macron avait expliqué depuis Bruxelles dans son français laborieux : « J’ai décidé de faire appel aux militaires de l’opération Sentinelle pour ce qui est leur mission : la lutte contre le terrorisme et protéger les sites sensibles pour pouvoir décharger les policiers ». Il s’en déduit, quoi qu’il puisse en dire, primo que protéger les lieux de pouvoir les jours de manif revient à participer, fusse à la marge, au maintien de l’ordre. Secondo si la « mission [des Sentinelles] est la lutte contre le terrorisme », les GJ sont des terroristes. M. Macron avait déjà déclaré fin janvier à une brochette de journalistes à gages que les GJ étaient manipulés par « 40 000 à 50 000 militants ultras (l’effectif de deux divisions dans l’armée) de la fachosphère, la gauchosphère et la russosphère » pour « provoquer une crise de régime » et « la destruction des institutions ». Des propos qui pour les lecteurs de Spirou évoquent le discours resté fameux du maire de Champignac sur « les brebis galeuses qui rampent parmi nous brandissant haut l’étendard de l’anarchie ». Plus sérieusement les services de renseignement les ont démentis. Il s’agit donc d’une de ces fake-news (bobard in french) que la Macronie nous dispense larga manu. Mais c’est quoi à la fin cette Macronie ?

(à suivre)

A. de P.

[1] https://www.youtube.com/watch?v=dVnqO-ZH-54

[2] Pascal Ceaux Journal du Dimanche 17 mars

[3] http://discours.vie-publique.fr/notices/193000598.html

[4] Patrick Buisson, La cause du peuple, Paris, Perrin, 2016, p. 64

[5] Conseil constitutionnel, Décret 2018-780 du 4 avril 2019 – Analyse de Me de Castelnau

[6] Le Saker francophone, Rapport de situation du mouvement des Gilets Jaunes 21 au 28 mars 2019 ; cf. également https://reseauinternational.net/france-le-gouvernement-utilise-pour-la-premiere-fois-des-marqueurs-chimiques-et-des-nano-particules-sur-des-manifestants/

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