Macron et les Gilets jaunes : les porte-flingues

Cf. chronique précédente Macron et les Gilets jaunes : les instruments du dialogue social

Selon le professeur Denis, « l’usage de la violence dépend in fine du degré de légitimité des protestataires aux yeux de l’autorité publique et des forces de l’ordre » [1]. D’où la nécessité d’élaborer une narrative qui délégitime les protestataires. Portrait officiel des GJ par M. Philippe : « sur les Champs Elysées, des gens sont venus pour blesser, menacer, et parfois tuer », avec « des violences inouïes et des déclarations empreintes d’antisémitisme » (ça c’est l’indispensable point Godwin sur lequel M. Grivaux remet une couche : « On reprend les codes des années 30 pour renverser la République »). Dès lors, roulez tambours ! Mobilisation hebdomadaire de 80 000 fonctionnaires de police (soit plus que de manifestants si les chiffres donnés par M. Castaner sont exacts mais il semble avoir un problème en calcul).

Chaque samedi c’est donc aussi manif pour :

– les CRS. Identifiables par leur casque à bandes jaunes et leur tenue réglementaire qui porte un écusson sur la poitrine ainsi que le numéro de leur groupe et de leur section dans le dos.

– les gendarmes mobiles. Des militaires. Identifiables par leur casque bleu portant un emblème doré sur le devant et leur tenue réglementaire avec écusson sur la poitrine et mention « Gendarmerie » dans le dos. Ils représentent les ¾ des forces engagées.

– des fonctionnaires de police. Ils peuvent être dans une tenue assez similaire à celle des CRS avec mention « Police » dans le dos. Leurs casques sont alors noirs ou à bandes bleues. Et puis il y a ceux qui sont en civil. Et là les choses se compliquent

Ancien officier de gendarmerie, M. Cerdan estime inconvenant que des agents de la force publique n’aient pas de tenue [2]. Ils sont cagoulés et P. Barthon, ancien officier de police assure que le port d’une cagoule est soumis à une décision de la hiérarchie car que le visage découvert est la règle sur la voie publique [3]. Sage disposition pour qui a été victime de ce que M. Castaner appelle une « bêtise » et entend saisir l’IGPN, ce service où des policiers sont chargés d’enquêter sur d’autres policiers. Ce qui, soit dit en passant, n’a pas de base légale depuis 2001, la France ayant signé le Code d’éthique de police européenne qui dispose que la police ne peut pas enquêter sur elle-même. Autant dire qu’un « signalement » a peu de chance d’aboutir ; il en a encore moins quand la victime a eu affaire à quelqu’un dont elle peut dire seulement qu’il portait un jean, un blouson et n’avait pas de visage.

Policiers en civil dont plusieurs porteurs de flash-ball

Plusieurs scènes montrent que, filmés – ce qui est légal – ou priés poliment de s’identifier, ces policiers deviennent agressifs. Sans doute certains portent-ils un brassard orange (ou blanc) marqué « Police » mais depuis les frasques de M. Benalla à la Contrescarpe, on n’est sûr de rien. Il va sans dire que ceux qui infiltrent les manifestations pour des missions indéterminées évitent d’avoir mauvais genre (une vidéo cocasse montre l’un d’eux « serré » par des collègues). En principe, la police nous protège mais à vrai dire l’aspect de celle-là n’est pas rassurant. D’autant que son modus operandi, bien observable sur les vidéos des XIe et XIIe « actes », est inintelligible. Très mobiles, ces policiers vont en « meutes », dixit P. Barthon déjà cité. Peut-être faut-il être un expert pour comprendre ce qu’ils font et comment ils se coordonnent avec les autres forces de l’ordre. Tantôt ils patrouillent au milieu des manifestants, tantôt ils se mêlent aux uniformes qui font mouvement. Ou bien ils se positionnent à côté ou encore derrière leurs lignes. Parfois, se portant nettement en avant, ils semblent en devancer la charge. L’inquiétant est qu’ils sont armés de LDB 40 pointés en permanence, doigt sur la gâchette. Ce qui pour M. Cerdan déjà cité ne se fait pas et il faut bien dire que les circonstances dans lesquelles ils en font usage semblent souvent n’avoir pour objet que de « faire un carton ». Arrêt sur une image parmi d’autres :

Brassard orange,, cagoule, pantalon de treillis, blouson noir, flash-ball épaulé

Tout ici est hors la loi : pas de sommation, pas de genou à terre, non respect de la distance admise. Par-dessus tout, quelle raison a-t-il de cibler on ne sait qui dans ce groupe qui à l’évidence ne présente nulle velléité d’affrontement ? D’ailleurs, s’apercevant qu’il est filmé, l’individu va s’éloigner. On ne s’explique pas mieux que tant de GJ soient tirés dans le dos  (Olivier Béziade, une balle dans la nuque : commotion cérébrale nécessitant un coma artificiel – Bordeaux). Des dévoiements aussi flagrants ont conduit les gendarmes à faire savoir que sur les 12 122 tirs recensés au 04/02/2019, seuls 10% leur étaient imputables [4], manière de se distancer de ces policiers baptisés faute de mieux « baqueux » (de la BAC – la Brigade Anti Criminalité). Ces baqueux écrit Gérard Luçon, ancien directeur de la PJJ (Protection judiciaire de la jeunesse) de Marseille, sont « réputés sans foi ni loi » [5]. Ils aiment être traités de « cow-boys » mais preuve est faite que « outlaws » leur convient beaucoup mieux. Jusqu’où ? Faut-il croire ces manifestants qui disent en avoir vu se muer en « casseurs ? Faut-il alléguer les ordres reçus ? L’assurance que l’omerta de rigueur dans la profession décrite par certains des leurs, les couvrira? La cagoule qui forcément désinhibe ? La frustration, empêchés qu’ils sont de s’exprimer dans les « quartiers sensibles » ? Une possible porosité avec leur clientèle criminelle habituelle ? La présence repérée dans leurs rangs d’une certaine « diversité » ? Quoi qu’il en soit une police mal identifiable invite à l’usurpation d’identité. Voir M. Benalla ou ces trois malfrats qui, à Marseille, s’en sont pris à un automobiliste en se donnant pour « baqueux ». Mauvaise pioche, leur victime était un vrai.

A dire d’experts, maintenir l’ordre est un métier spécifique. Celui des « baqueux » est de traquer des criminels. Pour le professeur Denis, déjà cité, les employer à gérer une foule qui ne fait qu’user d’un droit reconnu « brouille les frontières entre encadrement des manifestations et police des violences urbaines ». Le brouillage vire carrément à l’embrouillamini quand sont aussi mobilisés ces snippers filmés sur un balcon de l’immeuble Publicis place de l’Etoile (acte III). Ou encore, quand certains détails dont la presse étrangère s’est fait l’écho laissent supposer une présence possible de l’Eurogendfor à Paris (occasion pour beaucoup de découvrir l’existence de cette formation européenne qui a servi en Bosnie et en Afghanistan). Ici un blindé marqué du drapeau de l’UE, là des témoins qui rapportent s’être adressés à des gendarmes qui ne parlaient pas français – une vidéo donne à entendre des ordres en langue étrangère – ou encore ce CRS en tenue arborant des insignes de toile insolites à moins qu’il soit permis de customiser son uniforme. Question subsidiaire : combien coûte cette mobilisation proprement surréaliste ? Car enfin, après le Parlement européen et le Conseil de l’Europe, Mme Bachelet, présidente du Haut commissariat aux droits de l’homme de l’ONU, a adressé à M. Macron le 14 février des remontrances qui débutent ainsi « Depuis le début du mouvement de contestation en novembre 2018″ et finissent en l’encourageant à reconnaître « le rôle important et légitime que jouent les mouvements sociaux pour la gouvernance ». Les psychiatres diagnostiqueraient possiblement que faire comme s’il était question d’une insurrection est un cas sévère de paranoïa.

Tout ce petit monde est dirigé depuis une salle de commandement, elle-même aux ordres du ministère de l’Intérieur in fine. Elle seule est à même d’évaluer la situation et décide de la suite à donner. Soit toute une hiérarchie dont le valeureux Alexandre Langlois, secrétaire du syndicat de police Vigi, ne cesse de décrire les tares. Selon lui c’est elle, M. Castaner compris, qu’il convient de mettre en cause pour les outrances policières. Certes ! Reste qu’une documentation pléthorique donne à voir trop de subordonnés qui font du zèle au mépris du Code de déontologie policière. David Dufresne ne retient que les « bêtises » complètement documentées. Résultat : on en recense sur son site allo place Beauvau, plus de 500 à ce jour. Au hasard parmi bien d’autres : un handicapé jeté bas de son fauteuil roulant (Nîmes), un autre gazé à bout portant (Toulouse), une femme trainée au sol par les cheveux, une autre à quatre pattes traitée à la matraque, un homme déjà maitrisé frappé à coups de poing (Toulon), un autre d’un certain âge, menotté puis étendu raide d’un coup de matraque (Paris). Les victimes peuvent être des GJ mais aussi bien des passants (acte XVI : un couple plus très jeune jeté à terre – Toulouse ; un flashballé – Paris), une dame qui ferme ses volets au 4ème étage (Marseille – tuée), des secouristes à l’œuvre, des journalistes (24 ont porté plainte le 15 décembre) un député, un observateur de la Ligue des droits de l’homme (acte XII : 10 points de suture – Toulouse), etc. Agressivité qui va de pair avec le tutoiement d’office et les injures publiques. Morceaux choisis : « Casse-toi avant que je t’en f…e une ! » lance un CRS matraque brandie à un manifestant qui veut lui montrer un projectile provenant d’une grenade (un collègue arrêtera son geste). Ou encore ce policier (sans brassard) ventru, vêtu d’un pull marron, masqué qui pointe sa matraque vers Camille Hallut, observatrice de la Ligue des droits de l’homme en train de filmer et l’interpelle en ces termes :

« Connasse ! Espèce de gaucho va ! Anarchiste ! Gauchiste ! Casse-toi va ! Allez, va-t’en ou sinon je prends ton nom et je vais te rentrer… » (Montpellier, Acte XIV)

Voilà qui ne nous fera pas oublier le colonel Beltrame mais quand même, c’était mieux avant. Quand il y avait des « gardiens de la paix ».

La « tournée des popotes » achevée, reste à évoquer un rôle possiblement essentiel dans le scénario qui distrait nos samedis : le « casseur ». Depuis des années, il semble aller de soi que des « casseurs » agrémentent les manifestations politiques (contestation de la loi travail…) ou « festives » (coupe du monde de football…). C’est en quelque sorte un « fait de société » peu étudié semble-t-il. Il résulte de l’action d’une « mouvance » de « groupuscules informels » (Wikipedia) et n’est pas réservé à la France. On reste sur sa faim. Combien de ces groupes ? Comment s’agrègent-ils ? Autour de qui et de quoi ? Qui finance ? On sait qu’aux USA des casseurs furent payés à la journée par Georges Soros pour protester contre l’élection de Trump. Force est donc de se contenter de ce que l’on peut observer grâce aux GJ. Ceux qui sévissent dans leurs manifs sont nommés indifféremment Black blocs ou Antifas. Ils cassent parce qu’ils ont des idées. Ce qui d’emblée les distingue d’autres casseurs qui profitent de l’aubaine pour, tout bonnement, aller « à la dépouille » pour approvisionner leur business (par exemple, le 1er décembre aux Champs-Elysées, Noël approchant). Quel que soit leur nom, ces « groupuscules informels » ont en commun l’attirail idéologique ultra-gauche-anarcho-libertaire, cause palestinienne comprise, qui les autorise à « se faire un flic » ou à tabasser quiconque n’est pas d’accord au cri de « Pas de quartier pour les fachos, pas de fachos dans le quartier ! », à brûler des voitures et à fracasser les vitrines des capitalistes (« Ni patron ni patrie » dit un auto-collant). Il est sans doute possible que des GJ saisis par l’ambiance leur emboîte occasionnellement le pas. Comme l’a si bien dit Audiard « il y a aussi des poissons volants mais ils ne constituent pas la majorité de l’espèce ».

Antifas en mouvement

Qui sont ces casseurs ? Leur absence remarquée à la manif très comme-il-faut des foulards rouges a fait dire à un plaisantin que c’était parce qu’ils craignaient que leurs parents les reconnaissent. De fait, ni Clément Méric, mort en s’attaquant à un fils d’artisan immigré mal-pensant, ni les frères Bernanos qui, selon leurs propres mots, voulurent « griller deux poulets » dans leur voiture, n’appartiennent au Lumpenproletariat. Les casseurs se greffent sur des rassemblements importants. Ils opèrent donc essentiellement en ville : Paris, Nantes, Montpellier, Toulouse… Et même pour l’acte XV, Clermont-Ferrand, qui n’y avait pas encore goûté. Sous le coup de la surprise sans doute, le procureur a livré une précision possiblement valable ailleurs : la présence de renforts italiens et allemands. Par contre la remarque de la préfète « Les policiers ont eu le sentiment d’avoir eu à faire à de vrais professionnels » est un trait observé partout.

L’abondance de la documentation que nous devons aux GJ permet d’observer que les casseurs font irruption dans une manif en corps constitué (jusqu’à une centaine d’individus). Ils sont reconnaissables car eux sont en quasi uniforme noir, cagoule et gants. En plus de ce qu’ils vont trouver sur place, ils ne se cachent pas d’être armés : barres de fer, sacs remplis de piles usagées (ça ne coûte rien et ça fait mal parait-il), marteaux « spécial brise-glace » (marque Leborgne reconnaissable au manche jaune). Ils signent leur passage à la bombe de peinture : noire pour ACAB (All Cops Are Bastards) sur l’Arc de Triomphe ou rouge pour un A cerclé (Anarchie). Eux aussi se déplacent en « meute » mais façon commando. Et leur « meute » a un chef dont certaines vidéos laissent entendre les ordres. Leur arrivée dans une manifestation des GJ, en général dans l’après-midi, marque le début de ce que les journalistes à gage qualifient de « tension », de « heurts ». Acte XI, place de la Bastille à Paris calme jusque là, on entend sur la vidéo qu’il tourne Jérôme Rodrigues annoncer l’arrivée des « Black-blocs » et recommander à ceux qui l’entourent de se replier place de la République. Détonations, brume des lacrymos puis M. Rodrigues tombe éborgné par un flash-ball. Certaines vidéos donnent à voir des GJ expulsant des « antifas » de leurs rangs notamment à l’acte XII – ce qui leur valut les félicitations du syndicat France Police-Policiers en colère. L’exclamation « Mais que fait la police ? »  s’impose ici.

Honni soit qui mal y pense ? Mais justement certains faits donnent à penser :

  • Acte IV – Paris : Fiorina éborgnée aux Champs-Elysées alors qu’elle se trouve dans un groupe de manifestants à la droite des forces de l’ordre lesquelles, relate-t-elle, ont à leur gauche une meute de casseurs qui s’occupent de l’Arc de Triomphe. Les policiers les épargnent et tirent à droite.
  • Acte XIII – Paris : Le Point relate les hauts faits d’un individu qui, de 14h à 17h30, casse des devantures (banques, compagnies d’assurance, librairie etc.) et brûle 2 véhicules. Le détail en est connu car il était suivi par deux policiers (un casseur peut donc être repérable ?) [6] Pourquoi ne pas l’avoir arrêté ? Il faut lire l’article pour comprendre que, bien sûr, il était en « meute » que deux policiers ne pouvaient affronter seuls. Ils ont demandé du renfort. Pas de chance, tout le monde s’occupait des GJ.
  • Acte XIV – Paris : Thibault un jeune homme qui a le toupet d’arborer un sacré cœur. Il manifeste accompagné de quelques amis dont l’un finit à l’hôpital car ils sont attaqués par une « meute » devant des CRS impassibles, lesquels appelés à la rescousse répondront « goguenards » (dixit Thibault) qu’ils n’ont qu’à se débrouiller s’ils sont des hommes.
  • Acte XIV – Paris : Le reporter Vincent Lapierre, apprécié des GJ et que les antifas ont déjà attaqué deux fois (et blessé à Toulouse), Surgit une meute : premier accrochage qui reste verbal. Surprise : c’est lui que les CRS sortent du cortège. Les antifas le rejoignent néanmoins par une rue perpendiculaire et là s’énervent (« Pas de quartier pour les fachos ! » etc.) Les projectiles volent. Lapierre et les GJ alentour fuient. Les policiers restent impavides. Quand Lapierre demande pourquoi, il lui est répondu qu’il l’a bien cherché.

Dès l’acte II, Linda Kebbab (syndicat police FO) déclarait tout net [7] : « La police laisse faire les black-blocs » et énumérait les moyens de les neutraliser. On se disait aussi… Voilà des individus qui s’exhibent, ont forcément des lieux de réunion, d’entraînement, font imprimer des autocollants, traquent le facho sur internet pour se constituer un trombinoscope. Ils sont forcément infiltrés et certains ont eu affaire avec les tribunaux. A n’en pas douter, ils sont bien connus de la police. Le criminologue Xavier Raufer affirme d’ailleurs [8] que la préfecture de police de Paris a sur eux un fichier de 300 noms et qu’il suffirait de les cueillir à 6 heures du matin les jours de manif et de les garder au chaud pour être tranquille. Pour lui, le gouvernement laisse faire soit par incompétence soit par cynisme. Rappelant que cet organe de l’Etat est censé être composé de techniciens, Xavier Raufer opte implicitement pour le cynisme. Hypothèse intéressante sur laquelle nous allons nous pencher.

(à suivre : Macron et les Gilets jaunes : les grosses ficelles)

A. de P.

[1] Le Point 17/12/2018

[2] RT 04/02/19

[3] Bv Voltaire 09/02/19

[4] « L’essor de la gendarmerie » 01/02/19

[5] Réseau international 09/02/2019

[6] BFM TV 24/11/2018

[7] Le Point 11/02/2019

[8] Bv Voltaire 08/01/2019 :

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